

Les théories classiques de la connaissance, en se centrant sur la question de l'eidos, de l'essence des objets, ne s'interrogent pas au préalable sur les conséquences perceptives ou cognitives dues à la médiation et à la médiatisation subies par les informations traitées par l'individu - au sens des théories de la communication, et tout particulièrement de l'école de Palo Alto. Raison de plus pour tenter d'entreprendre l'édification d'une théorie distanciatrice générale qui pourrait fonder les sciences médiatiques. Dans les chapitres précédents, l'articulation entre la distanciation critique et la distanciation dialectique a été ébauchée. Il s'agit à présent d'entrer dans le détail et de découvrir de quelle façon la première contient en germe la seconde
La notion de distanciation appelle très directement le sens de distance critique à apporter à sa perception ou à sa création. Cette signification est largement la plus répandue, avec ou sans référence à l'effet d'étrangeté (Verfremdung effekt) de Bertolt Brecht. Il conviendrait de lui apporter une distance suffisante, un peu comme le proposait Pierre Bourdieu dans sa célèbre Leçon sur la leçon . En effet, pour être fonctionnel et utile, le recul critique se doit d'être distancié, conscient, volontaire et maîtrisé. Ce serait d'ailleurs tout l'objet de l'éducation distanciatrice que de parvenir à développer, à entraîner, à affiner l'auto-distanciation immanente jusqu'à la transformer en distanciation dialectique.
La distanciation critique va s'appliquer spontanément à la quasi-totalité des échanges sociaux simplement médiés : relations interpersonnelles, mises en scène de la vie quotidienne , interactions diverses, mais aussi à une partie des échanges pris en charge par des médias pouvant être considérés comme traditionnels par rapport à une culture. Partant de l'activation du pôle communicatoire, la distanciation critique participe directement à la psychogenèse médiatique . A ce titre, elle est encore largement discursive et homomorphe des médiations ou médiatisations traditionnelles naturelles ou semi-naturelles, elle correspond au schéma communicatoire et réflexif classique et obéit à une logique binaire (tiers exclu, tout égal à la somme des parties, etc.).
Historiquement, cette forme de distanciation s'est d'abord appliquée aux premiers échanges interindividuels, aux premières médiations orales et gestuelles. Elle constitue une première étape de la spirale dialectique qui va être édifiée sans que ceci veuille dire qu'elle soit absolument naturelle, qu'elle aille de soi. Les travaux de Jean Piaget ont apporté de nombreuses preuves d'absence d'esprit critique en deçà d'un certain stade de développement cognitif . De plus, le passage d'une logique binaire (bien-mal, vrai-faux, etc.) à une logique ternaire et synthétique selon les modèles hégélien et marxien ne va pas de soi, n'est pas im-médiat puisque comme le suggère Hegel, la synthèse est elle-même une médiation conceptuelle ou idéelle. D'où les ambiguïtés et les difficultés du passage de l'" esprit critique " à l'" esprit dialectique " qui présentent un relief particulier - peut-être même un saut quantique - lorsqu'il s'agit non plus de simples médiations, mais de subtiles (hyper)-médiatisations. Face à un futur contexte hyper-médiatisé, les approches critiques aristotéliciennes classiques ne suffisent plus pour permettre à l'individu de se repérer et de décider en connaissance de cause de sa conduite individuelle et sociale. Quand les sociétés médiatisées s'organiseront autour des ordinateurs symboliques et des systèmes formels, elles ne pourront que diffuser de l'indécidabilité dans toutes les sphères culturo-sociales, ce qui conduira à l'alternative suivante : ou bien les individus devront être capables de décider en complète connaissance de cause et en fonction d'un modèle socratique étendu ou bien ils seront assistés par des systèmes qui simplifieront et réduiront leurs choix selon un modèle totalitaire. Le premier terme renvoie à la distanciation dialectique, seule capable d'assurer une sortie distanciatrice du système formel (au sens de Douglas Hofstadter), le second ramène à la description huxleyenne, au moins jusqu'au moment ultime et révolutionnaire où l'indécidabilité restera dissimulable au sein des systèmes informatiques. Face à cette hypothèse théorique, le seul recours serait justement l'immanence de l'ADI qui conduirait forcément les individus à finir par se distancier du système de communication en vigueur et à prendre conscience de la chaîne réductrice pour effectuer une révolution dans l'optique d'une libération médiatique, conformément au vu de Marcuse. Si cette immanence n'existait pas réellement, il faudrait alors considérer que les sociétés hyper-médiatisées conduiraient immanquablement à terme à des états totalitaires permanents, d'où le postulat apparemment optimiste ou réaliste/pragmatiste de l'immanence de l'ADI, correspondant d'ailleurs à celle de l'IPT.
Au chapitre des premiers doutes épistémologiques, on pourrait ajouter que la distanciation critique risque de favoriser des réflexes réducteurs, comme celui qui consisterait à croire que l'esprit critique peut être à lui seul et en lui-même authentiquement libérateur.
1. Distanciation critique et modélisation dipolaire
Ces prémisses étant posées, il reste à examiner la distanciation critique sous l'angle de la modélisation dipolaire. Avec le premier dipôle médiatique (fonction de création/fonction de communication), la distanciation critique concernera majoritairement le pôle communicatoire, même si des aspects créatifs peuvent être trouvés dans les phénomènes de réception, notamment grâce aux possibilités plus ou moins étendues de rétroaction, dépendant elles-mêmes des caractéristiques de réversibilité du média employé. Dans le schéma classique de fonctionnement des médias de masse, des médias ciblés ou des micro-médias, la création personnelle est le plus souvent limitée à la rétroaction téléguidée. Les jeux télévisés en constituent sûrement le meilleur exemple actuel.
En creusant davantage l'analyse, on peut entrevoir que la seule création tolérée ou encouragée par ces systèmes est de nature homomorphe à l'émission. La distanciation critique n'opère pas de mise en perspective artistique, esthétique, sociale ou politique. Schématiquement, et en langage classique, on peut dire qu'elle calque l'antithèse sur la thèse, sans déboucher sur la synthèse. Lorsqu'il s'agit de médiations relativement naturelles, il subsiste encore une assez grande marge de manuvre interprétative et créatrice, mais avec des médiatisations prégnantes, comme celles diffusées par la télévision, tout se passe comme si l'espace de liberté médiacréative individuelle se rétrécissait ; on en observe le négatif sous la forme de l'augmentation des conformismes ou des stéréotypes sociaux, attestée par les travaux de G. Gerbner.
De la sorte, la distanciation critique conduit à une alternative simple que l'on pourrait résumer à l'aide du couple paradigmatique soumission/refus tel que le décrit le schéma de la page suivante. Dans la situation habituelle de la consommation télévisuelle, le dipôle médiatique voit surtout son pôle communicatoire activé, il n'y a pas ou peu de rétroactivité. Le dipôle perceptif se trouve en rotation plus rapide par suite des alternances identificatrices et distanciatrices successives. Cette modélisation permet de déduire immédiatement les deux résultats (soumission/refus) du primat alternatif de chacun des pôles : lorsque le pôle IPT est activé, on assiste à une soumission plus ou moins étendue du sujet (branche de gauche du schéma de la page suivante).
Figure 6.1. La distanciation critique, la soumission et le refus :
Ce phénomène est bien connu : on l'observe très facilement chez les enfants téléspectateurs, c'est-à-dire 95% de cette tranche de population . Lorsque le pôle ADI est activé, on aboutit à une situation de refus de la médiatisation, exceptionnel chez les enfants et fréquent chez les intellectuels (branche de droite du schéma). Naturellement, comme le modèle de la rotation dipolaire y conduit, on observera dans la réalité un mélange de ces deux états de base, avec une dominante orientée soit vers l'un soit vers l'autre, un peu comme les séries de Fourier permettent de décomposer une onde complexe en une somme algébrique d'ondes simples. L'état d'indifférence se localisera assez facilement entre les deux tendances, mais plutôt du côté du refus. Ce schéma induit également l'idée de la conjonction des dipôles et prépare le terrain pour la résolution des équations médiatiques telles qu'elles seront présentées à la fin de ce chapitre.
Dans un cas comme dans l'autre, l'activité créatrice du récepteur se trouve fortement limitée. Sans anticiper sur la suite, on pourrait dire que la dominante du refus se trouvera du côté des morales critiques, de l'examen de conscience et des philosophies critiques. Au contraire, la dominante de la soumission accompagnera les systèmes totalitaires ou pré-totalitaires, et dans une moindre mesure les grandes institutions bureaucratiques et hiérarchisés, ou plus généralement les organisations coercitives.
Ainsi s'amorcerait un cadre théorique permettant de rendre compte des différents états sociaux des systèmes de communication. En fonction des buts politiques assignés à ces systèmes, les médias seraient choisis selon leurs caractéristiques de réversibilité et détermineraient de la sorte des dominantes orientées vers le refus où la soumission. Dans une société tyrannique, le pouvoir politique ferait tout pour faciliter l'IPT - " Du pain et des jeux " - et réduire l'ADI à sa plus simple expression, c'est-à-dire au simple respect des principales règles de vie en société en réfrénant ou détournant alors, grâce à l'IPT, une partie des envies, des besoins ou des pulsions des citoyens. Dans une société démocratique cherchant à satisfaire la liberté individuelle, l'IPT ne serait utilisée qu'en harmonie avec l'ADI, laquelle serait développée par le système éducatif.
2. La distanciation critique et le décalage publicitaire
Une des règles d'or de la publicité moderne selon quelques-uns de ses plus éminents praticiens est le décalage ou l'utilisation du deuxième degré. Ainsi, à propos d'un fabricant de draps, une affiche montrait J.-R. (le héros de la série Dallas ), en " pyjama noir rayé de blanc se prélassant dans de luxueux draps blancs rayés de noir ". La légende était rédigée ainsi : " Deux des plus grands noms d'Amérique couchent ensemble " . Avec le mécanisme du décalage, la distanciation critique constitue une véritable aubaine pour les publicitaires : on suggère à la cible de ne pas prendre l'annonce au pied de la lettre et grâce à un raccourci sémantique souvent humoristique, on lui donne les moyens de (re)-trouver une nouvelle signification constituant justement le message publicitaire. La rotation du dipôle ADI/IPT montre immédiatement que le refus de la première signification déclenche une distanciation critique débouchant elle-même (en principe) sur une soumission à l'annonce via un retour de l'IPT. Dans le cas cité ci-dessus, ce retour à l'IPT apparaît flagrant puisque la cible masculine est invitée à s'identifier avec J.-R., se projeter ou se transférer dans ses draps (!) alors que l'accroche l'invitait au contraire à prendre une distance avec les connotations ou les aspects voyeuristes annoncés par le fait de " coucher ensemble ". Quant à la cible féminine, sachant que c'est le plus souvent elle qui achète les draps et les pyjamas, l'annonce lui proposait de considérer que son mari ou compagnon pouvait être J.-R. ou plutôt lui ressembler par quelque côté favorable ou attirant de ce personnage. Il est vrai qu'en considérant leur compagnon comme ressemblant plus ou moins au héros de Dallas, les femmes risquaient de s'identifier peu ou prou avec l'une des nombreuses conquêtes de celui-ci, mais cette IPT dévalorisante (simple partenaire sexuelle épisodique d'un mâle dominant) pouvait être orientée vers une projection, voire un transfert, chacune des cibles considérant qu'elle ne serait pas comme les autres et qu'elle saurait, elle, séduire vraiment J.-R. et l'amener à la félicité et de là, à la fidélité, selon l'archétype d'Elvire vis-à-vis de Dom Juan. Le choix du nom et le succès du parfum Egoïste, destiné aux hommes, mais acheté par les femmes fait évidemment appel à un schéma comparable .
Le rôle de la distanciation dialectique et le dépassement qu'elle autorise en ouvrant la voie à l'intégration des messages, des contenus et des codes dans sa sphère cognitive personnelle ainsi qu'à leur appropriation commence donc à s'entrevoir, mais, pour toucher au but, il reste encore quelques autres points importants à examiner.
3. Le " recul temporel "
Il s'agit de la forme la plus simple de prise de distance qu'un sujet puisse exercer par rapport à son environnement. Les expressions " avec le recul du temps ", " en prenant du recul ", " en prenant du champ ", " la relativité historique ", illustrent son importance. A chaque fois, il s'agit d'exploiter la désacralisation du moment présent, sa purgation temporelle, pour montrer la relativité des passions qui autrefois s'opposèrent ; la distanciation temporelle est assez souvent consensuelle , sauf quelques exceptions au contraire violemment conflictuelles et les polémiques à propos des historiens révisionnistes en constituent un des exemples les plus célèbres.
Cette forme de distanciation serait intéressante à étudier sous l'angle de l'" orientation distanciatrice ". A partir de faits historiques suffisamment anciens, les commentateurs, par exemple les auteurs de manuels d'histoire, imposent leur présentation en faisant croire que leurs données sont brutes et objectives et suggèrent à leurs lecteurs d'emprunter les mêmes itinéraires d'interprétation. En caricaturant cette démarche, on pourrait dire qu'il s'agit de faire acquérir des réflexes conditionnés basés sur la distance temporelle que l'on est censé connaître avec l'événement : on apprend la leçon sur les Gaulois, parce que l'on sait qu'ils sont " nos ancêtres ". On aboutirait ainsi à la constitution de codes de transposition temporelle servant à fixer des grilles interprétatives et expressives elles-mêmes justifiées par la distance temporelle d'événements présentés comme historiquement fondateurs.
4. L'examen de conscience et le retour réflexif
Utilisé aussi bien au théâtre, depuis ses origines, en particulier dans les longs monologues, que dans le roman ou les essais, le retour réflexif, consiste à se remémorer des événements passés auxquels on a participé . Il montre plusieurs des caractéristiques d'une distanciation critique temporelle, même si le décalage chronologique se trouve parfois réduit. La distanciation est un exercice synchrone de l'action en cours tandis que le retour réflexif, conçue comme une distanciation temporelle, ne lui est qu'apparenté.
L'examen de conscience qui connut son heure de gloire au XVIIème siècle peut lui aussi s'assimiler à la distanciation temporelle. Il s'agit de se remémorer les faits du passé récent, et de juger de son comportement, en terme de bien et de mal. Les tendances casuistiques eurent tôt fait de le transformer en distanciation consciente, volontaire et synchrone, puisqu'il " suffisait " de penser que l'on péchait au moment où l'on péchait pour pouvoir s'estimer absous et se l'entendre confirmer par son confesseur jésuite. Les casuistes et leurs " patients " constituèrent sûrement, semble-t-il, une des premières populations à cultiver systématiquement la distanciation - au moins en Occident . Malheureusement, l'examen de conscience, différé ou immédiat, est un exercice difficile qui demande de la volonté et de la régularité et dont le moteur essentiel était vraisemblablement la crainte religieuse. En l'absence de celle-ci, l'examen de conscience disparut. On pourrait d'ailleurs chercher à le réactiver, notamment auprès des enfants, en insistant sur l'intérêt intellectuel formateur de la remémoration chronologique quotidienne sur le plan de la mémoire et de la verbalisation. Les trop rares parents qui prennent le temps de discuter avec leurs enfants des émissions de télévision, même les plus stupides, activent la remémoration et la distanciation de leur progéniture, et participent de ce fait à une action anti-aliénatrice .
5. Les théories de la connaissance
Les théories philosophiques de la connaissance ont parfois été proches de la problématique centrale de la distanciation, mais aucune d'entre elles n'a défini explicitement et précisément le passage de la perception à la connaissance grâce au concept de prise de distance. Et pourtant, par principe pourrait-on dire, la philosophie est pure distanciation, en ce sens qu'elle s'occupe de problèmes qui ne sont pas toujours vus par le commun des mortels :
" Le philosophe, a-t-on dit est celui qui découvre des problèmes là où le commun des hommes n'en voit pas ou nie qu'il y en ait. "
Ainsi en était-il de Socrate qui cherchait à distancier sans cesse ses interlocuteurs, quitte à encourir le danger de leur faire découvrir leurs contradictions. Dès lors, on peut s'étonner une nouvelle fois que les théories de la connaissance ne semblent pas attacher plus d'importance au processus distanciateur, spécifique de l'espèce humaine. Peut-être faut-il en chercher la raison " ailleurs " et remarquer que les systèmes philosophiques s'établissent souvent sur des présupposés non explicités, ce que Nietzsche a dénoncé dans Humain trop humain en reprochant aux philosophes germaniques concepteurs des grands systèmes de ne " pas pratiquer l'examen de conscience " comme le faisaient les Français du XVIIème siècle. Cette accusation fournit une clé permettant de comprendre l'absence continuelle de référence explicite à la distanciation : le désir de construire un ensemble complet, aux superstructures soignées en ne s'embarrassant pas trop de prérequis supposés connus et évidents. L'ensemble dynamique du dipôle ADI/IPT s'inscrirait alors dans la recherche du chaînon manquant des approches philosophiques traditionnelles de la connaissance, en offrant une sorte d'équilibre stratégique aléatoire entre la tendance distanciatrice et la tendance identificatrice, conçues toutes deux comme le moteur de la création et de la communication du savoir.
6. L'entendement et l'épochè
Les philosophies sur l'entendement remontent au célèbre Essai sur l'entendement humain de John Locke (1689) qui se proposait d'élaborer une théorie de la connaissance, en amont des métaphysiques constituant le socle habituel des systèmes philosophiques. En séparant la sensation de la réflexion il introduit lui-aussi ce qui s'appellerait en langage actuel une problématique de la distance, laquelle présuppose, par voie de conséquence, une médiation entre la sensation et la réflexion.
Sans entrer dans des détails inutiles ici, il paraît évident que la pratique de l'épochè, en tant que méthode philosophique de " mise entre parenthèses " de l'univers supposé perturber l'observation, relève évidemment de la distanciation critique, et peut-être, dans une certaine mesure, de la distanciation médiatique, ce qui va être précisé dans la suite.
Hegel recourt au concept de médiation et lui assigne un rôle moteur capital dans la genèse de la dialectique, mais sans mentionner explicitement le concept de distanciation (Entfremdung), alors même qu'il envisage un exemple de distanciation " libératrice ". Dans la dialectique du maître et de l'esclave, il décrit avec assez de précision ce à quoi peut correspondre l'auto-distanciation de l'esclave et montre comment celui-ci se sent libre bien qu'étant aliéné puisqu'il a conscience des conditions de son aliénation, alors que son maître, qui dépend économiquement de lui, les a oubliées .
Bien que Descartes en fût très proche et que Marx l'utilisât au moins une fois, il fallut attendre Adorno et Horkheimer pour voir (enfin) le terme apparaître avec force dans le langage philosophique.
7. L'introspection
Les techniques archéo-psychologiques de l'introspection remontent évidemment aux premiers temps de la réflexion philosophique du " Connais-toi toi-même ". Elles connurent des fortunes diverses jusqu'à la célèbre condamnation qu'en fit Auguste Comte :
1. Par l'introspection, nous vivons nos états plutôt que nous ne les connaissons réellement.
2. La conscience de soi-même n'est pas immédiate.
3. L'observation du phénomène modifie le phénomène.
4. L'introspection est souvent une rétrospection.
5. La rétrospection est une post-interprétation. .
Le premier point, présenté comme le plus important, semble éminemment ambigu. Le propre de la vie humaine réfléchie, distanciée, n'est-il pas justement d'avoir connaissance - ou conscience - de son existence ? En fait, il s'agirait plutôt de borner la connaissance que le cerveau, considéré provisoirement comme un système hyper-complexe, peut avoir de ses niveaux inférieurs, de sa programmation de base. L'emploi du " nous vivons nos états " ne semble guère précis et montre une notable insuffisance de l'analyse - on pourrait presque dire une " cheville ". La dichotomie entre la connaissance et la vie apparaît légèrement fallacieuse. Et si les conséquences de cette affirmation tronquée peuvent quand même être justes : nous ne pouvons connaître absolument et intégralement notre psychisme, notre personne, c'est plutôt pour d'autres raisons plus fines, plus précises qui seront examinées plus loin. Cette préétude dégage une première idée-force selon laquelle il convient de ne pas confondre (volontairement ou non) la connaissance de soi-même, objet ultime de l'introspection, et la réflexion synchrone ou légèrement différée sur ses actions physico-cérébrales, objet ultime de la distanciation. En d'autres termes, l'objet de la distanciation, n'est pas, ne peut pas, ne veut pas être la connaissance intime de soi, de son Moi ou de son Je profond, mais bien plutôt la connaissance élargie des conditions de développement de l'environnement de ses actes ou de ses pensers. Le concept de tolérance (Montaigne, Locke, Rousseau) ne serait alors qu'une application particulière du principe distanciateur.
Le second point (" La conscience de soi-même n'est pas immédiate ") paraît plus facilement recevable en ce sens qu'il fait appel peut-être sans le vouloir à la notion de médiateté, et derrière elle celle de médiation. Ce qui renvoie directement à l'explication selon laquelle la distanciation s'enclencherait justement au moment de la seconde médiation (médiation de la médiation) qui a été posée comme spécifiquement humaine, les animaux n'étant capables que de réaliser la première médiation. Dès lors il apparaît juste de souligner cette absence d'immédiateté et par conséquent de présence d'une médiation, même si le remplacement de l'introspection par la " conscience de soi-même " n'est pas parfaitement adapté, sauf à considérer que connaissance et conscience sont parfaitement synonymes, ce qui semble hautement hasardeux. D'un point de vue classique, la conscience (sans connotations psychologisantes) précède la connaissance. On pourrait dire que la conscience est une perception médiée par nos sens, avec plus ou moins de réversibilité, donc d'interaction sur l'objet ou le phénomène, tandis que la connaissance organise ces perceptions en les médiant une seconde fois ou en les médiatisant au moyen des outils logiques et/ou conceptuels et par des techniques allant de la loupe au stylo, de la méditation au simulateur informatique.
Le troisième point paraît davantage recevable, à condition de ne pas oublier ensuite la différence très nette entre l'introspection et la distanciation. L'introspection étudie la conscience de soi. En termes plus imagés, on pourrait dire qu'elle fixe au Je de connaître le Moi, de sorte qu'elle risque effectivement d'interférer avec elle-même selon des mécanismes que l'on pourrait inférer à partir des principes d'incertitude de Heisenberg, d'incomplétude de Gödel ou d'indécidabilité de Church. En revanche, la distanciation ne cherche pas à connaître les " ténèbres insondables et infinies du Moi ", mais à élargir les conditions de réception et de réflexion sur un phénomène qui n'est justement pas soi-même. Pour préciser ces différences, on serait tenté de considérer que la distanciation serait un moyen technique et conceptuel que pourrait employer l'introspection, mais du fait des limitations théoriques d'incertitude et d'incomplétude de la connaissance de soi, quelles que soient par ailleurs les performances de l'outil distanciateur, il resterait impossible d'obtenir des résultats assurément significatifs et utiles. En d'autres termes encore, on pourrait montrer que la distanciation conduit directement aux systèmes experts, basés sur un recul cognitif de la connaissance, mais qu'il est hors de question de mettre au point un système expert introspectif qui s'expertiserait lui-même en profondeur ou " expertiserait " un individu. C'est évidemment sur le " en profondeur " que porte toute l'impossibilité théorique de l'expertise introspective. S'il est tout à fait possible de construire un système expert calqué sur le questionnaire de Proust, il est hors de question d'en mettre au point un qui permettrait d'inférer la totalité d'une personnalité. Il y faudrait au minimum (!) une infinité de règles logiques auto-référentes.
La rétrospection soulignée aux quatrième et cinquième points paraît assez juste mais insuffisante. Elle s'applique évidemment au genre littéraire des Mémoires et autres autobiographies dans lesquelles les auteurs utilisent le recul historique pour gagner de la hauteur de vue et atteindre l'universel. Dans certains cas, le recul temporel peut être très réduit, comme dans un léger différé radiophonique ou télévisuel. Ainsi, dans le célèbre Mémorial de Pascal, rédigé pendant la nuit de la révélation du 23 novembre 1654, le style montre le faible recul et l'im-médiateté du témoignage, tout de même médiatisé - donc distancié - par l'écriture pascalienne. On pourrait dès lors se (re)-poser une question saugrenue : les ordinateurs et les logiciels de traitement de texte risquent-ils de changer cette distanciation différée ? Il semble que oui en ce sens qu'ils permettent de reprendre et de retravailler un texte autant de fois que nécessaire sans que ceci soit visible - sauf si l'auteur prend soin d'effectuer des sauvegardes multiples .
Dans le même ordre d'idées, on pourrait citer les exemples d'écriture automatique ou plus généralement de création im-médiate. Ainsi, le peintre et graveur M. C. Escher déclare-t-il :
" Pendant que je dessine, il m'arrive parfois de me sentir comme un médium, comme si j'étais commandé par les créatures que je crée. C'est comme si elles décidaient elles-mêmes de la forme sous laquelle elles apparaîtront. Elles tiennent peu compte de mon opinion à leur naissance et je ne peux guère intervenir sur l'étendue de leur développement. Ce sont généralement des créatures très difficiles et très obstinées. "
Escher montre les limites des modèles introspectifs et distanciatifs non dialectiques. Il est des circonstances au cours desquelles l'ADI ne peut s'exercer, et encore moins l'introspection, d'où la nécessité impérieuse de disposer d'un modèle plus ouvert, plus dynamique tel que le dipôle ADI/IPT avec lequel on peut montrer que l'ensemble de ces phénomènes se décrit par la rotation continue et irrégulière de chacun des pôles. Lorsque l'IPT est activée, l'ADI est en veille : la création d'Escher est dominée par les " créatures " qu'il crée, il s'identifie à elles ou s'y projette ou encore y transfère ses préoccupations et sa technique graphique. A certains moments, il " revient à lui ", et c'est l'ADI qui domine, il travaille son uvre jusqu'à une nouvelle oscillation vers l'IPT qui le fait avancer dans la composition de l'ensemble.
La quasi-totalité des artistes déclarent que si par malheur leur distanciation (critique) commence à s'exercer pendant leur " performance " ou leur création, ils ne peuvent plus travailler correctement ou même plus du tout. Un musicien qui se met à penser exclusivement à sa technique se met à jouer faux ou mal. Un comédien qui pense trop à autre chose, qui est trop distancié de l'action, risque d'être victime d'un trou de mémoire. Le schéma aristotélicien exige que l'acteur s'identifie au personnage et médiatise l'identification du spectateur qui s'identifie réellement à l'acteur et mythiquement au personnage. C'est pourquoi, pendant qu'il joue, le comédien est le personnage, d'où, dans certains cas exceptionnels, la véracité des larmes, seulement déclenchées par la situation vécue par l'acteur. Il en est de même, bien que dans une moindre mesure pour un peintre ou un romancier, guettés par le manque d'idées s'ils se distancient trop, bien qu'ils aient tout de même plus facilement accès à la distanciation temporelle. C'est ce que " confirmaient " les propos du dessinateur Plantu : " Si je pense au succès de mes dessins, comme vous dites [en répondant à l'interviewer], c'est raté, je n'y arrive plus. Je ne peux pas finir mon dessin. " .
Il en serait de même avec le célèbre sketch du Pianiste de Bernard Haller sur la sonate Clair de Lune de Beethoven qui constitue un merveilleux (faux)-exemple du " grand soliste ", sans cesse distancié de Beethoven, mais parfois identifié ou projeté avec Charles Trenet, quand il attaque les premières mesures de La Mer. C'est au prix d'une remontée de l'ADI qu'il se rend compte de sa bévue et rattrape Beethoven en cours de route. De même, en critiquant les spectateurs, le pianiste active fortement l'ADI jusqu'à faire une fausse note - par absence d'IPT - d'ailleurs aussitôt repérée par un mélomane plus averti que les autres, c'est-à-dire plus distancié, plus scrutateur, moins charmé par l'atmosphère sonore.
Dans le domaine de la télévision, la rétrospection, à condition de voir son sens élargi à l'ensemble des faits de communication, pourrait être utilisée à des fins d'entraînement à la distanciation médiatique. En se remémorant des films ou des émissions, en les commentant, en les critiquant, en rédigeant des fiches descriptives, le téléspectateur serait conduit à prendre de la distance avec le média télévisuel et ses codes de représentation . La rétrospection élargie constituerait alors une première étape sur la voie d'une éducation distanciatrice .
Au terme de cet examen des défauts majeurs de l'introspection, nous laisserons la conclusion à Douglas Hofstadter qui définit parfaitement bien le rôle dynamique de la recherche introspective, sans mésestimer ses limites :
" Pour finir, l'image globale du "qui je suis" est intégrée de façon terriblement complexe dans l'ensemble de la structure mentale, et est marquée chez chacun de nous par un grand nombre de contradictions non résolues et peut-être impossibles à résoudre. Elles sont certainement en grande partie à l'origine de la tension dynamique qui caractérise la nature humaine. C'est cette tension entre les perceptions intérieure et extérieure de nous-même qui engendre des pulsions nous poussant vers certains objectifs desquels découle l'unicité de chacun d'entre nous. L'ironie veut donc qu'une propriété commune à tous les humains, à savoir celle des individus conscients réfléchissant sur eux-mêmes, aboutisse à la riche diversité de nos façons d'intérioriser des faits sur toutes sortes de choses et devienne finalement une des principales forces de différenciation des individus. "
8. La distanciation critique et les " nouveaux médias "
Les théories de la réflexion, du sens critique ainsi que les morales afférentes se sont fixées pour sujet ce que McLuhan et Postman nomment l'" homme typographique ", lequel a recours à la médiatisation imprimée supposée aider les individus à se distancier du contingent, du factuel ou de l'im-médiat, c'est-à-dire du non médié ou du non médiatisé. On pourrait ainsi tenter de relire une partie des philosophies de l'expérience, de Malebranche ou Locke à Rauh ou Sartre en fonction de la problématique distanciatrice et montrer qu'en terme de création/communication, ces systèmes posent comme présupposé implicite que le sujet pense son action grâce à la médiatisation de l'écrit, c'est-à-dire, grâce à une structuration particulière - typographique ? - de la pensée . Les théories du sujet pensant de la " chose qui pense " (res cogitans) de Descartes, du " roseau pensant " de Pascal ou de l'" entendement humain " de J. Locke, ou encore du " mouton pensant " de Moscovici utilisent toutes implicitement la médiatisation écrite permettant de transformer les sensations (stimuli sensoriels) en réflexions. C'est au manuscrit et plus tard à l'imprimé que furent confiées les tâches de recul critique par rapport à l'ordinaire, au contingent. Même si les prêches et les leçons de morale ont été avant tout des expressions de l'oralité recourant aux moyens rhétoriques et à l'éloquence comme avec Bossuet ou ses continuateurs, le système de la réflexion, ou du recul que nous avons choisi de nommer distanciation critique, dans la lignée de l'esprit critique, d'abord savant et aristocratique, et qui fut démocratisé par l'enseignement laïque, obligatoire et gratuit de la deuxième moitié du XIXème siècle, s'est pratiquement toujours appuyé sur une mise en forme typographique sous-entendant une vision globale et peut-être linéaire de la société. Naturellement, quelques faits entrent en contradiction avec ce schéma général : la catéchèse iconique telle que la pratiquaient les jésuites de la fin de XVIIIème siècle recourait aux projections lumineuses des lanternes magiques, mais il s'agissait d'emplois pédagogiques ou ludiques limités). En d'autres termes, les recours au visuel n'étaient que des inserts étroitement limités dans le temps. Dans les sociétés pré-industrielles et industrielles, la distanciation critique pouvait constituer le modèle, la référence à atteindre pour l'honnête homme, puis, dans une version réduite et réductrice, pour l'homme de masse.
Lorsqu'elle est appliquée directement aux sociétés de communication médiatisée, la critique linéaire, discursive, uni-axiale et non-médiée ne peut suffire pour permettre au sujet d'exercer une autonomie suffisante. On peut même établir qu'elle est sur-aliénante. Ainsi, l'usage des télécommandes des téléviseurs et le zapping effréné de certains jeunes téléspectateurs constitue une bonne image de ce que pourrait être un jour l'aliénation médiatique : l'incapacité de recevoir un discours structuré et le besoin incessant d'aller au plus facile, au plus conformiste, au moins dérangeant. La corrélation très forte entre le zapping et la consommation de clips confirme assez bien ce nouveau risque d'enfermement orwellien, et il faut espérer que cette description demeure théorique et qu'existent des limitations naturelles - dont la rotation continue du modèle dipolaire rendrait d'ailleurs assez bien compte - grâce auxquelles le sujet pensant parvient à échapper à l'aliénation médiatique. On pourrait aussi trouver une sorte de preuve des mécanismes auto-compensateurs dans les difficultés de la presse écrite française qui doit cesser de recourir systématiquement au slogan réducteur, tel que l'a incarné le journal Libération, et avant lui Charlie Hebdo ou d'autres publications basées sur l'emploi de titres en forme de jeux de mots, de raccourcis sémantiques, de litotes ou de décalages publicitaires. Les difficultés de Libération dans les années 1985-1988 provenaient peut-être d'une certaine lassitude d'une partie de ses lecteurs devant la surabondance des titres-chocs et l'insuffisance concomitante des analyses. Les rédacteurs en chef qui ont prétendu qu'il fallait à tout prix faire court, faire simple, pour ne pas fatiguer le lecteur supposé incapable de lire un texte documenté, à l'instar du zappeur, supposé incapable de supporter un " tunnel " audiovisuel commencent à se rendre compte qu'à force de faire si simple et si creux, les tirages ne cessent de baisser. J.-M. Colombani arrivait exactement à la même conclusion en parlant de la difficulté de faire passer un papier un peu long, un peu argumenté dans son propre journal . Ces réactions pourraient paraître rassurantes et faire augurer l'éclosion de phénomènes parallèles vis-à-vis de la télévision, mais avant d'en arriver là, deux conditions préalables devraient être expressément satisfaites :
1. Une homothétie des réactions entre la réception de l'écrit et la réception de l'audiovisuel.
2. Une garantie que cette " distanciation spontanée " ne concerne pas avant tout les privilégiés ayant bénéficié des conditions favorables de développement de leur distanciation critique.
La première condition ne sera jamais satisfaite pour des raisons structurelles car il ne s'agit pas du même média. La seconde risque de ne pas l'être non plus, étant donné le rapport de force entre les individus isolés et les entreprises de communication. D'où une problématique de l'inquiétude et de l'urgence.
Les limites de la distanciation critique
La distanciation critique a trouvé son meilleur épanouissement dans le domaine littéraire et philosophique, tandis qu'avec les médias électroniques elle a vite montré ses limites. Au contraire du terrain philosophique, abondamment " occupé " si l'on ose dire, par la démarche critique, le terrain médiatique demeure étrangement peu fréquenté. Il ne semble pas, à l'exception des écoles de Francfort et de Palo Alto ou Chicago et de quelques recherches américaines ou françaises isolées, notamment celles d'André Leroi-Gourhan, de Jean Baudrillard ou d'Abraham Moles, qu'il y ait eu une grande interrogation sur les changements qualitatifs apportés à l'édifice philosophique par les récents phénomènes de médiatisation.
Directement appliquée à l'univers médiatique, la distanciation critique n'a pu que générer le paradigme de la soumission et du refus, alors que le propre de la démarche critique est justement la quête de la libération successive et graduelle des assujettissements auxquels sont soumis les individus. Mais pour construire ce nouvel édifice théorique, il faut analyser encore une fois les principaux défauts de la distanciation critique.
1. Le Pyrrhonisme
Pyrrhon d'Ellis (365-275 av. J.-C.) qui vécut à la période d'établissement des deux théories rivales de l'épicurisme et du stoïcisme opposa à leurs contradictions irréductibles sa propre vision du monde, en n'écrivant rien lui-même, à l'instar de Socrate. Peut-être impressionné par le détachement des sages hindous qu'il alla visiter avec son maître Anaxarque, il mit au point sa doctrine du scepticisme, sorte de propédeutique au détachement. Ce fut son principal disciple, Timon de Phlionte, qui mit les idées de Pyrrhon par écrit. Dans le pyrrhonisme, le silence (l'aphasie) prélude à l'ataraxie grâce à l'épochè, élevée au rang de méthode absolue par les sceptiques. Il faut dire que la distinction radicale, opérée par Platon entre le monde sensible et le monde idéal avait bien préparé le terrain en préconisant elle aussi un détachement des choses matérielles. Mais ainsi que le fit remarquer Hegel, il convient de ne pas confondre le scepticisme des Grecs qui doutaient surtout " de l'expérience concrète, des données sensibles ", avec celui des sceptiques " modernes " (à partir de Hume) doutant au contraire " de la métaphysique, de Dieu, des réalités spirituelles, et ne doutant pas du tout de l'expérience concrète rationnellement ordonnée par les sciences ". En termes de tendance, on pourrait dire que le pyrrhonisme est la première étape de la distanciation pathologique et que son antidote pourrait être l'IPT, conçue comme moteur de la participation sociale - la société étant alors le terrain d'identification et de projection ou de transfert. Représentant le négatif de la sur-identification, la distanciation pyrrhoniste demeure extrêmement rare dans les sociétés médiatiques. Il serait " tentant " de chercher si les personnes qui la pratiquent sont aussi celles qui participent le moins à la consommation médiatique, mais il semble qu'il n'en soit rien et que des individus a priori distanciateurs ou distanciés (par exemple les intellectuels) puissent éprouver les mêmes " vibrations " que le reste de la population :
" Je t'ai vu à Mexico ( ) Je t'ai vu souffrir. Oui, je t'ai vu souffrir, je voulais tuer Maradona. Tu vois, j'ai fonctionné complètement "
On pourrait aussi se demander si des enfants privés de télévision sur une longue période sont plus enclins à la distanciation et moins à l'IPT. Il semble bien, là encore, qu'il n'en soit rien et que les mécanismes de l'IPT se déclenchent avec ou sans consommation télévisuelle préalable. L'histoire mondiale des jeux de rôle, depuis " le papa et la maman " jusqu'aux " gendarmes et aux voleurs " en apporte autant de preuves qu'on peut le souhaiter. Dans les cours de récréation des écoles maternelles et élémentaires, on ne peut déceler de différences de comportement notables entre les enfants téléspectateurs et les enfants non-téléspectateurs . Les actes créateurs intenses réclament presque toujours une période de repli sur soi, de méditation, de concentration, et ceci quelle que soit la discipline : musique, littérature, sports, etc. Tous ces cas en apparence contradictoires pourraient être " décrits ", au sens mathématique, par la théorie distanciatrice dipolaire.
2. Le scepticisme
Le recul, la distance, l'épochè peuvent assez facilement sombrer dans le détachement, la réclusion, la solitude, le scepticisme intégral. C'est ainsi que Montaigne fut accusé pendant fort longtemps de son " scepticisme latent " l'ayant soi-disant empêché de s'engager dans la vie politique de son temps, alors que cette accusation est fausse, ainsi que peuvent facilement l'attester ses mandats à la mairie de Bordeaux en 1581 et 1583. Il n'y a pas à proprement parler d'école sceptique, pas plus que d'école anarchiste, et pour des raisons similaires, c'est pourquoi le scepticisme philosophique a parfois été utilisé comme une propédeutique à la recherche critique.
Il n'est pas dans notre propos de rechercher quelles pourraient être les conséquences sociales d'une distanciation généralisée et de tenter de prévoir si celle-ci déboucherait sur une population de sceptiques ou de pyrrhonistes nietzschéens farouchement individualistes. Avec la distanciation critique seule et l'IPT, on se trouve réduit à une alternative simpliste : ou l'on active l'IPT et on s'intègre totalement (modèle huxleyen), ou l'on active l'ADI et on devient un sceptique distancié - et désabusé. On ne participe plus à la socialisation médiatique.
Cette contradiction formelle ne sera résolue que par le dépassement logique ouvert par la distanciation dialectique. En effet, celle-ci, ainsi que nous allons le voir, retrouvant peut-être en cela le modèle socratique, ouvrira la perspective de " jouir de tout " en sachant que l'on jouit, ou que l'on va jouir, ce qui implique, en d'autres termes, le fait de conserver la conscience distanciée de ses actes d'IPT, même si au cur de ceux-ci l'ADI se trouvera très réduite à certains moments. Croisée avec le premier dipôle médiatique (création/communication), cette description va offrir un cadre théorique général à partir duquel il sera possible d'inférer les variations psychologiques et cognitives de l'utilisation des médias dans la vie sociale.
Cette remarque conduit à examiner un dernier point concernant l'aspect social et politique du scepticisme classique : puisqu'aucune doctrine n'est davantage justifiée qu'une autre, autant conserver celle du moment et s'enfoncer dans le conformisme et le conservatisme. La méfiance vis-à-vis des grandes institutions traditionnelles a ensuite donné naissance à plusieurs tendances fondamentales dont le despotisme plus ou moins éclairé (Hume, Voltaire, etc.) et l'anarchisme (Bakounine, Kropotkine, etc.). Quant au scepticisme moderne, il a le plus souvent ouvert la voie à des théories sociales basées sur le courant individualiste ou hédoniste.
3. Le dédoublement de la personnalité
Ce phénomène pathologique n'est mentionné que pour mémoire afin d'examiner comment la théorie distanciatrice permet d'en rendre compte. A première vue, le dédoublement de la personnalité est un cas limite d'identification totale et quasi-permanente ou semi-permanente, dans le cas de M. Hyde/Dr. Jekill. Le dipôle ADI/IPT se trouve bloqué sur son pôle IPT. On atteint le zéro absolu, il n'y a plus de rotation . Mais en même temps, dans certains cas de schizophrénie déclarée, le sujet se sent " extrêmement lucide " sur lui-même et les autres, il s'en éloigne au point d'avoir conscience du rôle qu'il ne cesse de jouer, autrement dit, il est en pleine distanciation, son dipôle se bloque sur le pôle ADI. Julien Sorel est l'exemple le plus célèbre de distancié martyr, le Rouge et le noir constituant, comme il a été établi, une sorte de sublimation de la " cure anti-distanciatrice ".
Inversement, le dipôle peut se bloquer sur l'IPT, comme Gregory Bateson le suggéra :
" le schizophrène peut se définir par cette même incapacité à distinguer les messages de niveau I et ceux de niveau II. Il prend littéralement tout message émis ou reçu. Il ne métacommunique plus, à son propos, ou à propos d'autrui. "
Dès lors, la schizophrénie et le dédoublement de la personnalité traduisent un blocage du dipôle, aussi bien sur son pôle IPT que sur son pôle ADI, la partie aléatoire due à la rotation correspondant aux variations de cette maladie. D'où les efforts thérapeutiques, chimiques ou psychanalytiques pour rétablir cette rotation vitale, indispensable à l'équilibre de la personne humaine.
Certaines expressions populaires comme " hors de soi-même ", " sortir de ses gonds ", ou inversement " avoir du sang froid " du " flegme " pourraient être réinterprétées en fonction de la modélisation dipolaire puisqu'il s'agit à chaque fois d'une fixation plus ou moins prolongée sur l'un des pôles. On aboutirait ainsi à une classification psychosémantique :
Figure 6.2. Marqueurs caractériels et ADI/IPT :
Expression Tendance ADI/IPT
hors de soi IPT (on projette ou on transfère son courroux)
sortir de ses gonds IPT
colère noire IPT
fureur extrême ou funeste courroux IPT
rage homicide IPT
sang-froid ADI
flegme ADI
La distanciation critique, c'est aussi la rupture du " charme " (" Bahn " pour l'Ecole de Francfort) dans la communication. A cet égard, elle est redoutée des " communicants " professionnels ou amateurs. Voici quelques-unes des causes de rupture, parmi les plus évidentes :
La moquerie, la dérision
Il s'agit d'une des plus simples formes de la distanciation critique volontaire, pour ceux qui lancent la dérision et involontaire pour ceux qui la reçoivent et se l'approprient. Les phénomènes d'effet de salle ou les effets de plateau ou de " panel " à la télévision peuvent être décrits à partir des études d'Erving Goffman sur la mise en scène de la vie quotidienne et les rites d'interaction sociale. Ainsi, l'interpellation peut être détournée par l'interpellé à son profit dans un bel exemple d'interactivité :
" L'interpellation est une tradition britannique honorée, et Wilson, pour sa part, sait fort bien riposter vivement aux opposants. Quand, lors d'un récent rassemblement quelqu'un lui cria de la salle : "De la merde !" Wilson riposta par "Nous nous occuperons dans un moment de ce qui vous intéresse particulièrement Monsieur". "
Il n'en est évidemment pas toujours ainsi, et il peut arriver qu'un calembour lancé au cours d'une réunion politique ou d'une conférence, d'une représentation théâtrale, ou de la projection d'un film dégénère en bloquant les dipôles des spectateurs sur leur pôle ADI, alors que tout le but de ces spectacles est justement d'activer le plus possible le pôle IPT . On peut aussi trouver des effets à retardement, par une sorte de marquage sémantique, comme dans l'exemple déjà cité de la sonate Clair de Lune revue et corrigée (!) par Bernard Haller : ses effets de dérision liés à l'hyperexcitation de l'ADI continuent de se faire sentir à chaque audition de la sonate, même longtemps après le sketch .
La caricature
Les caricatures visuelle et sonore - par exemple avec les Concerts Hoffnung - fonctionnent exactement sur les mêmes principes. De Daumier à Plantu en passant par Moisan, Wolinsky ou Cabu, la caricature se fixe pour objectif de distancier ses consommateurs vis-à-vis d'une personnalité politique ou publique, de sorte qu'en voyant celle-ci ensuite à la télévision ou en chair et en os, ceux-là activent leur ADI grâce à un phénomène de survision . Ils ne voient plus la personne, mais sa caricature. A la limite, la caricature active d'abord l'ADI, pour déclencher la distanciation du personnage réel, ne plus le voir " comme il est " ou " tel qu'en lui-même " et enclenche aussitôt après une IPT - surtout dans sa composante projection/transfert - de façon à ce que le caricaturé distancié devienne un support quasi mono-projectif ou monosémique. La victime de la caricature commence alors à porter sa croix et devra par la suite dépenser beaucoup d'énergie pour se débarrasser de cette image rappelant la célèbre tunique de Nessus. Dans les cas extrêmes, les caricaturés médiatiques peuvent devenir des martyrs.
Le " rougissement "
On peut " rougir " de colère, de honte, de confusion, d'orgueil, de plaisir, de pudeur, etc. Et si Beaumarchais disait que " le premier malheur sans doute est de rougir de soi ", on pourrait ajouter qu'il s'agit peut-être d'une des premières manifestations de distanciation critique : lorsqu'une personne se sent " piquer un fard ", elle rougit encore plus. Il semble qu'au cours du rougissement, l'individu entretienne une sorte de dialogue avec lui-même, apparenté au soliloque, mais néanmoins différent. C'est pourquoi les méthodes d'expression personnelle cherchent à lui faire médier son rougissement, c'est-à-dire à transformer sa distanciation critique en distanciation dialectique, ce qui rejoint l'interprétation nietzschéenne de la libération, prise ici au pied de la lettre : " Quelle est la marque de la liberté réalisée ? Ne plus rougir de soi. "
La parabole, la métaphore, la métonymie, etc.
Il existe d'assez nombreux procédés rhétoriques permettant de prendre du recul ou de la distance, comme la parabole (au sens propre) ou la métaphore (au sens figuré), ou encore la parabase du chur antique, chargée de tirer la morale des comédies. A chaque fois, il s'agit d'opérer une activation de l'ADI faisant dépasser la simple perception/narration ou communication de certains faits. Grâce à un mécanisme identique à celui de la caricature, une métaphore réussie doit continuer à fonctionner longtemps après avoir été créée. L'ADI déclenche une rupture de la perception traditionnelle à laquelle succède une IPT prégnante. Ensuite, cette IPT déclenche à son tour une ADI qui la régénère automatiquement, et ainsi de suite. Il en est ainsi avec une métaphore religieuse classique : celle de la bougie censée symboliser la charité chrétienne :
" Cette bougie devant nous nous évoque la charité, la compassion que nous devons avoir pour nos frères, pour nos surs ( ) Il faudrait que chacun d'entre nous allume une petite bougie comme celle-ci devant sa fenêtre pour signaler qu'il est là, qu'il est ouvert aux autres ( ) S'il y avait des bougies à chaque fenêtre, imaginez quelle chaîne nous ferions : la terre entière ( ) Une chaîne de charité "
Si l'on tente de découper ce prêche selon ses principaux éléments, on repérera assez vite le mécanisme indiqué plus haut :
Figure 6.3. Le thème de la bougie chrétienne et l'ADI/IPT :
stade 1 : l'idée de charité et l'objet bougie
stade 2 : symbolisation de la bougie ADI sur la bougie vue autrement
stade 3 : représentation : bougie = charité ADI sur les bougies vues autrement
stade 4 : généralisation IPT sur les bougies qui symbolisent la charité
stade 5 : application ADI sur les bougies qui rappellent toutes la charité
Il reste à présent à retrouver le terrain des médias et à dresser une première liste des insuffisances de la seule distanciation critique.
La destruction de schémas de communication préétablis
L'excès d'activation de l'ADI peut non seulement dégénérer au plan individuel par la dissociation de l'ego, mais aussi au niveau groupal. Il n'est peut-être pas toujours bon de trop connaître son fonctionnement interne, ses " niveaux inférieurs ", c'est en tout cas ce que prétend Ray Birdwhistell à propos de couples de danseurs :
" les filles déclaraient que le bon danseur était celui qui tenait fermement sa cavalière et conduisait avec vigueur. Les garçons déclaraient que la bonne danseuse devait avoir un pas léger et pouvoir suivre immédiatement ( ) nous avons découvert que la bonne danseuse était en réalité celle qui savait conduire la danse et que le bon danseur était celui qui savait pressentir le mouvement à suivre. Lorsqu'ils ont eu connaissance de ce compte-rendu, plus rien n'a marché entre eux, car ce dont ils avaient besoin à ce niveau de compréhension de l'autre, c'était l'autre vision, l'autre mythe. "
4. Les obstacles spécifiques aux nouveaux médias
Voici, sous forme de tableau, la liste des principales limites de la distanciation critique face aux nouveaux moyens de communication :
1. Orientation historique trop accentuée des philosophies de l'esprit critique sur la médiatisation écrite et l'appareil conceptuel référent (du type typographique). On pourrait avancer que cette accentuation lui est presque consubstantielle, d'où les difficultés ou les impossibilités de l'adaptation des démarches critiques traditionnelles aux nouveaux médias.
2. Apprentissage et entraînement critiques quasi-essentiellement littéraires ou livresques. On a pu en observer de multiples témoignages au travers des romans montrant l'écartèlement des cultures lors de la scolarisation massive des contrées rurales, en France comme à l'étranger. Entre la culture locale traditionnelle, essentiellement orale et la culture savante, médiatisée par l'imprimerie, se créa un gouffre tel que l'esprit critique, but déclaré de la seconde (au moins pour ses concepteurs) alla jusqu'à chercher à s'appliquer ipso facto, sans nuances, à la première, d'où les problèmes classiques de son rejet comme sous-culture primitive.
3. Tentatives malheureuses d'exportation de l'appareil critique traditionnel de la sphère de l'écrit vers celle de l'audiovisuel.
4. Non-intégration des notions de développement cognitif, par exemple au sens de l'épistémologie génétique de Jean Piaget, dans les processus d'acquisition, de développement et de renforcement de l'esprit critique qui n'apparaissent qu'assez tard dans le développement psychologique et intellectuel.
5. Manque de pédagogies distanciatrices. A part quelques praticiens/ théoriciens comme Célestin Freinet , les démarches visant à faire acquérir aux enfants une autonomie critique (et raisonnée) sont demeurées rares ou exceptionnelles dans le système éducatif. Fonctionnant en partie sur la répétition im-médiate (non distanciée par la recherche personnelle), l'enseignement traditionnel ne favorise qu'assez exceptionnellement l'émergence de l'esprit critique.
6. Manque de modèle de représentation dynamique. L'étude isolée de la distanciation ou de toute forme de recul ou de " hauteur " se trouve nécessairement limitée par le fait qu'il est parfaitement illusoire de prétendre intervenir sur des processus de communication en ignorant la liaison dynamique existant entre ce qui a été nommé l'auto-distanciation immanente (ADI) et l'identification/projection/transfert (IPT). Seul un modèle dipolaire, grâce à son équilibre symétrique et à sa rotation, paraît pouvoir permettre de progresser dans la connaissance des processus interactionnels.
7. Non-intégration des (rares) méthodes d'enrichissement de la distanciation critique dans un schéma communicationnel adapté. Pour avoir des chances de s'établir valablement, il importe que la distanciation critique prenne en compte les phénomènes d'interaction ou de rétroaction, particulièrement importants dans la communication audiovisuelle, que ce soit par leur absence ou leur présence. La distanciation critique n'a de chance de commencer à s'exercer que si les interactants ont conscience - et connaissance - des médiations (médiatisations) que chacun d'eux emploie, ce qui conduit tout droit à la métacommunication de Bateson et à la distanciation dialectique.
Bien que la distanciation critique ait permis de rendre compte d'assez nombreux phénomènes, la description de la société médiatique exige, on l'a vu, un concept plus large et plus puissant, d'où le recours à la distanciation dialectique qui va être examinée à présent après un bref rappel du concept de dialectique.
De la dialectique ascendante de Platon à la dialectique hégélienne (Aufhebung) pour laquelle la contradiction est le moteur de la pensée, cette " méthode " philosophique et logique est suffisamment connue pour que l'on ne revienne pas sur ses multiples définitions. Cet essai se situe dans la perspective ouverte par Hegel et précisée par Marx : la dialectique ternaire faisant déboucher sur un nouveau niveau de réflexion, de connaissance ou d'analyse. Cette méthode de pensée contenait en elle-même une charge critique " révolutionnaire " :
" Sous son aspect rationnel, la dialectique est un scandale et une abomination pour les classes dirigeantes et leurs idéologues ( ) parce que, dans la conception positive des choses existantes, elle inclut du même coup l'intelligence de leur négation fatale, de leur destruction nécessaire ; parce que saisissant le mouvement même dont toute forme faite n'est qu'une configuration transitoire, rien ne saurait lui en imposer ; parce qu'elle est essentiellement critique "
La dialectique philosophique doit être enrichie de découvertes plus récentes comme les grands principes des métamathématiques déjà cités (incertitude, incomplétude, indécidabilité) ainsi que par l'approche systémique, notamment parce que la logique circulaire offre un cadre approprié aux " résolutions dialectiques ". Il ne semble pas qu'il existe de contradiction formelle (!) entre ces différents concepts et il apparaît même que la dialectique hégélienne " supporte " (au sens informatique) assez bien les concepts d'incomplétude et d'indécidabilité. On peut remarquer que la mise au point des systèmes experts, basés sur la logique des prédicats et le dépassement des contradictions formelles, pourrait offrir un terrain expérimental à la dialectique théorique. La description hégélienne (et marxiste) constituant une sorte de socle sur lequel viendraient se construire une " phénoméno-logique " (! ).
En ce qui concerne le passage de la distanciation critique à la distanciation dialectique, on aura compris que nous avons modestement repris la célèbre transition du matérialisme critique de Feuerbach au matérialisme dialectique opérée par Marx. En première approximation, la distanciation dialectique doit permettre un dépassement de la distanciation critique et offrir un cadre théorique susceptible de décrire et d'expliquer les phénomènes médiatiques.
1. De la distanciation critique à la distanciation dialectique
La distanciation critique ne peut rendre compte de l'ensemble des phénomènes mis en jeu au cours des communications médiatisées. De plus, comme nous l'avons vu, elle mène à des contradictions formelles importantes. Employée seule, elle donnerait une vision réductrice des médiations et des médiatisations. La distanciation dialectique va se préciser à l'aide de deux définitions successives.
Première définition
La distanciation dialectique intègre la logique dipolaire dans son propre déclenchement alors que la distanciation critique était pur automatisme - c'est aussi pourquoi elle a été posée comme spontanée ou immanente plutôt qu'intrinsèque. Face aux stimuli communicatoires, l'individu offrait volontairement ou non, consciemment ou non, une réponse évolutive et dont la seule liberté ressortissait à la rotation non déterminée a priori de son dipôle ADI/IPT. Selon ce modèle, il était libre comme le promeneur sur le ruban de Mbius, c'est-à-dire en liberté surveillée et bornée par des processus fermés et extérieurs à lui. Comme la plupart des appareils théoriques basés sur des alternatives simples et par conséquent réductrices, la distanciation critique générait des " boucles infinies ", typiquement rhétoriciennes . Entre la soumission aux médias et leur refus, pas de sortie, pas de " gap ", pas de saut quantique salvateur. On notera d'ailleurs à ce propos que non seulement les systèmes totalitaires cherchent à inhiber le refus et développer la soumission, mais que, de plus, les débats " conservateurs " (sans aucune connotation politique directe) vont dans le même sens en n'envisageant cette question que sous cette vision alternative.
Dès lors, la seule solution envisageable consiste justement à tenter de dépasser cette contradiction formelle. Il faut que le couple refus/soumission soit fécond et génère, enclenche ou embraye comme aurait dit Jakobson un couple correspondant, par exemple entre l'appropriation et l'intégration. Plutôt que de dire, en langage hégélien, que la contradiction soumission/refus contient ce nouveau couple, mieux vaut avancer, avec Piaget, qu'elle l'implique intrinsèquement . On assisterait de la sorte à un dépassement, un saut de niveau qui permettrait de " sortir " de la boucle stérile de la distanciation critique. Ainsi, au terme de cette première définition, il devient possible d'avancer que la distanciation dialectique est une implication logique de la distanciation critique, caractérisée par une sortie de l'alternative soumission/refus et la genèse du couple intégration/appropriation.
Deuxième définition
Alors que la distanciation critique est un quasi-automatisme, au moins dans sa version dipolaire, la distanciation dialectique ne s'enclenchera que volontairement, et plus ou moins consciemment en fonction de l'éducation médiatique du sujet, de la forme et du contenu communicatoire, et de la manière dont il voudra créer ou communiquer - ou sera motivé pour le faire. Cette complémentarité critique/dialectique renvoie évidemment au vieux débat sur l'inné et l'acquis. Les thèses de Jacques Ruffié pourraient suggérer une homothétie entre la distanciation critique innée - ou plutôt génétique - et la distanciation médiatique acquise grâce à l'éducation et à la " capacité humaine de se défaire du carcan de l'ADN ". Le dipôle médiatique s'oriente de préférence vers son pôle communicatoire, mais il est quasiment impossible - sauf situation pathologique - que ce blocage dure bien longtemps, et le pôle créatif sera lui aussi activé tôt ou tard, ne serait-ce que pour que le spectateur (re)-crée du sens à partir de ce qu'on lui montre. Il suffit ensuite d'émettre l'hypothèse - raisonnable - selon laquelle ce pôle créatif restera activé suffisamment longtemps. Si cette unique condition est remplie, la rotation du dipôle déclenchera alors une création personnelle qui générera la jubilation annoncée dans les hypothèses générales. Ce sera justement cette jubilation qui engendrera à son tour la boucle Intégration/appropriation à la faveur de la rotation du dipôle ADI/IPT.
2. Distanciation dialectique et modélisation dipolaire
La distanciation critique limitait les réactions de l'individu à l'alternative de la soumission et du refus selon les activations prioritaires des pôles ADI et IPT. Son enclenchement dynamique avec la distanciation dialectique va être synthétisé à partir dans la figure ci-dessous dont la partie haute correspond à la coercition ou à l'aliénation (alternative soumission/refus) et la partie basse à la libération (alternative intégration/appropriation).
Figure 6.4. La distanciation critique, la soumission et le refus :
Sur la partie inférieure, on trouve le côté créatif qui correspond à une activation préférentielle du pôle créateur. Cette activité de création génère une jubilation, une énergie bergsonienne de dépassement faisant que le dipôle ADI/IPT va aussi se mettre à engendrer un nouveau couple sémantique libérateur, celui de l'intégration/appropriation. A la conjonction avec l'IPT correspondra l'appropriation, à la conjonction avec l'ADI, l'intégration.
Ces deux boucles soumission/refus et intégration/appropriation peuvent aussi s'interpréter comme des boucles imbriquées (encore au sens de D. Hofstadter), capables de dialectiser la contradiction des boucles stériles : un couple de boucles imbriquées se comporte comme une sorte de moteur d'inférence et c'est l'union de ces boucles qui va engendrer les orientations assimilables à des déductions ou des inductions gouvernant l'ensemble du système. Si l'on ajoute à ce schéma le fait que ces boucles imbriquées vont équilibrer (ou dialectiser) les quatre tendances signalées ici, au moins au niveau des rotations - sans qu'a priori on puisse déterminer les orientations globales en raison d'une rotation continûment aléatoire - on retrouve alors une partie du schéma piagétien de description de la dialectique comme une " inférence de l'équilibration ".
La distanciation dialectique doit au moins posséder toutes les caractéristiques positives de la distanciation critique et offrir de surcroît quelques performances supérieures. Cependant, au contraire de la distanciation critique, résultant d'un déclenchement automatique puisqu'immanent, la distanciation dialectique ne possède pas le même caractère d'automatisme, ce qui veut dire qu'il n'est nullement certain qu'elle s'applique en toutes circonstances. Elle apparaît dès lors comme fragile, au moins pour deux raisons principales :
1. On peut facilement la supprimer par des effets de propagande.
2. Elle requiert un apprentissage et un entraînement actuellement non assurés par les systèmes éducatifs.
1. Les dipôles ADI/IPT et création/communication
Au fil de l'élaboration théorique, la modélisation dipolaire n'a cessé de montrer son importance grandissante. L'examen de la rotation simultanée des deux dipôles devrait constituer la clé de voûte de la construction théorique, ce qui conduirait à envisager une représentation dans l'espace, malheureusement difficile à mener à bien. En termes plus mathématiques, il faudrait avancer qu'elle s'inspirerait de la représentation des fonctions d'onde d'E. Schrödinger et nécessiterait de recourir au concept mathématique de rotationnel (autrefois appelé tourbillon), qui joue un rôle absolument fondamental dans la propagation " tournante " des ondes électromagnétiques, telle que l'a théorisée James Clerk Maxwell en 1865. En première analyse, la distanciation dialectique pourrait se traduire par une équation de ce genre :
distanciation dialectique = ROT (dipôle perceptif) á ROT (dipôle médiatique)
Le rotationnel (ROT) rappelle le rôle essentiel des rotations dans la modélisation dipolaire. La loi de composition entre les deux dipôles (notée á) ne peut évidemment être spécifiée à ce stade. Il serait hors de question de penser à une simple sommation (surtout s'agissant de représentations vectorielles dans l'espace) On pourrait peut-être penser à une convolution, mais il faudrait examiner plus en détail le champ des interférences des deux dipôles.
Comme souvent dans ce genre de circonstances, on obtiendra une représentation plus simple en usant du principe de la projection plane en deux dimensions, qui ne montre qu'une sorte de photographie, en l'occurrence conceptuelle ; ce qui ne facilite pas nécessairement l'analyse mais permet au moins d'entrevoir certains des points les plus déterminants. Comme dans tous les mouvements complexes, il sera plus simple de s'intéresser en premier lieu aux quatre " conjonctions " des pôles. C'est ce qu'illustrent les quatre figures suivantes :
Figure 6.5 La soumission médiatique :
Les deux dipôles se trouvent à leur conjonction maximale. Conformément aux analyses précédentes et en termes de tendance, la soumission médiatique, pourrait se traduire par une équation du genre :
Fonction de communication + IPT = soumission
De fait, une activation permanente ou semi permanente de la fonction de communication, associée à une IPT forcenée, par exemple chez les enfants qui regardent la télévision de nombreuses heures par semaine, débouche assez rapidement sur l'aliénation médiatique. En termes plus sociologiques, cette situation correspondrait à un profil médiatique de " dominé ". Il faut préciser que ce genre de modélisation par profils n'est pas déterministe en ce sens que grâce à la rotation dipolaire continue et aléatoire, l'IPT sera à un moment ou un autre remplacée, au moins provisoirement, par l'ADI. Naturellement, si la prégnance des messages est grande, il pourra en résulter une IPT résiduelle qui sera alors à la source de l'aliénation médiatique.
Figure 6.6. Le refus médiatique :
Le refus médiatique peut se présenter comme une des solutions de l'équation :
Fonction de communication + ADI = refus
Il peut avoir des causes diverses et inattendues comme le sommeil, en particulier celui des téléspectateurs - ce qui réduit en fait assez considérablement une certaine surestimation de l'influence des médias de masse - jusqu'au " refus télévisuel " des familles qui choisissent de ne pas avoir de récepteur à domicile . On notera que dans l'univers de la communication marchande, ce refus est toujours considéré comme suspect et anormal, d'où les nombreuses " politiques incitatives " mises en place un peu partout et que nous dénoncions en 1985 :
" Les politiques incitatives ont le plus souvent pour première tâche de "lister" les différentes catégories de refus, d'en dresser une typologie (en terme de marketing) et de chercher ensuite à trouver le défaut des cuirasses de ceux de nos concitoyens qui seraient encore récalcitrants aux bienfaits supposés de la technique, c'est ce qui a donné quelques très beaux exemples de politiques dites "technocratiques"...
La stratégie la plus efficace semble déjà bien connue, puisqu'il s'agit de chercher à transformer le refus non motivé en une attitude de curiosité. En ce qui concerne les situations de refus motivé, il y peu de chances pour que la moindre action non coercitive puisse aboutir favorablement, ce n'est qui n'est peut-être pas un mal... "
Cette problématique du refus et son traitement psycho-social ont monopolisé les débats de la première moitié des années quatre-vingt et servi d'alibi à la plupart des actions de sensibilisation/promotion aux nouvelles techniques de communication . En l'absence d'une entité supérieure - la distanciation dialectique - l'analyse sur l'influence psycho-sociologique des médias risquerait fort de tourner en rond et de générer la boucle stérile dont il a été question plus haut. C'est la raison pour laquelle le couple appropriation/intégration vient s'adjoindre le couple sémantique soumission/refus .
Figure 6.7. L'appropriation médiatique :
L'appropriation peut se définir comme le résultat de la composition de la fonction de création et des phénomènes d'identification/projection/transfert selon l'équation suivante :
Fonction de création + IPT = appropriation
On pourrait en trouver autant de preuves que nécessaire en observant n'importe quelle formation aux médias aussi bien informatiques qu'audiovisuels. Le simple descriptif de certains stages de formation s'inscrirait très facilement dans ce cadre théorique, ainsi que l'atteste l'exemple suivant :
Figure 6.8. Descriptif d'un stage en fonction de l'ADI/IPT :
Découverte des outils audiovisuels Fonction de communication
Elaboration d'un scénario Fonction de création - IPT
Découpage IPT
Tournage Fonction de création - IPT
Montage IPT/ADI
Post-production (titrages, effets spéciaux ) Fonction de création
Projection Appropriation
Ne sont indiquées ci-dessus que les tendances dominantes, sachant qu'un stage d'appropriation met en jeu des phénomènes complexes que seule une étude interactionniste pourrait permettre d'élucider plus finement. L'exemple du montage d'un film est frappant : en voyant les images une à une, le pôle ADI est fortement excité, bien plus qu'en projection normale. Il en reste même souvent une rémanence conceptuelle, d'ailleurs voulue par les animateurs des stages audiovisuels, qui veulent exercer le regard et l'oreille de leurs stagiaires, les rendre plus sensibles, plus sélectifs, plus attentifs aux détails. A l'inverse, le pôle IPT est particulièrement activé lors de la rédaction des scénarios et au moment de la réalisation proprement dite. Il est même tellement excité qu'une bonne partie du travail des animateurs consiste justement à conduire les stagiaires à se détacher (distancier) des modèles et des codes dominants, qu'ils soient cinématographiques ou télévisuels.
La phase finale de l'appropriation est atteinte lorsque les intéressés sont capables d'exercer pleinement leur distanciation dialectique, c'est-à-dire lorsqu'ils deviennent suffisamment conscients de leurs phases IPT et ADI. En d'autres termes, ce n'est que lorsqu'ils sont parvenus à une intégration médiatique qu'ils sont susceptibles de se désaliéner. La distanciation ne peut être équivalente et réductible à une observation extérieure d'une autre personne que soi-même de son système intérieur, de son Moi, de son Je intime, et encore moins à une compréhension de ceux-ci. En ce sens, la distanciation est absolument non-déterministe. La conscience distanciée du processus de communication en cours ne peut être que globale, on pourrait dire qu'il s'agit d'une macroconscience et jamais d'une microconscience.
" Lorsque nous sommes à l'intérieur d'un système, nous ne pouvons pas saisir sa complexité ou sa globalité. Pour comprendre un système complètement, il faut pouvoir en sortir et l'observer de l'extérieur "
Il faudrait aussi chercher si la production de biens ou de services se laisse décrire par les mêmes mécanismes, ce qui conduirait à affiner davantage les instruments d'enregistrement et d'analyse dans une perspective économique interactionniste, surtout si " le processus de production [tend] à devenir un processus de création " comme le souhaitait Herbert Marcuse , ce qui ouvre la voie à une dernière solution intégratrice.
Figure 6.9. L'intégration médiatique :
Cette dernière conjonction est évidemment la solution de l'équation :
Fonction de création + ADI = intégration
Au contraire du couple soumission/refus, le couple appropriation/ intégration n'est pas contradictoire en ce sens que l'intégration est un métaconcept susceptible d'englober l'appropriation, et même le couple soumission/refus, ce qui correspond assez bien à un saut dialectique. L'intégration correspondrait à une distanciation de la création, c'est-à-dire à une création médiatiquement consciente ou plutôt macroconsciente. C'est naturellement l'action de médiatisation qui est consciente (distanciée) et non la création elle-même qui l'est en principe toujours, sauf dans les cas extrêmes et passagers de possession, d'écriture automatique ou d'emploi de drogues diverses. L'artiste sait qu'il va créer, un peu comme un acte sexuel réussi est déterminé par la conscience préalable qu'ont les amants de son aboutissement ou qu'une existence réussie est bornée par la certitude intangible de la mort. L'issue de la création artistique, amoureuse ou humaine, parce que son terme est connu à l'avance, se comporte toujours comme un distanciateur qui renforce la volonté, le désir et l'ardeur de réussir, sans empêcher l'IPT d'apporter toute la variabilité nécessaire aux actions de créer, d'aimer ou de vivre.
L'effort de l'artiste se termine par l'uvre, la passion des amants par le point culminant de l'amour, la vie par la mort, et ce bornage souhaité, attendu ou redouté, distancie irrémédiablement chacun des acteurs ; ce qui, grâce à la rotation dipolaire, n'est absolument pas en contradiction avec les phases d'identification/projection/transfert de la création proprement dite. L'angoisse de l'artiste, l'anxiété des amants ou la peur de l'être humain correspondent à des remontées intempestives de l'auto-distanciation immanente. L'artiste qui se distancie trop fortement ou trop souvent ne crée plus, ou très difficilement, il souffre (Van Gogh, Verlaine, Rimbaud). Les amants qui se distancient trop connaissent les affres de l'acte sexuel raté (Woody Allen). Les êtres humains qui se distancient sans cesse sont inquiets, tourmentés, troublés, effrayés (Cervantes, Shakespeare, Stendhal). Et c'est encore la théorie distanciatrice et la rotation dipolaire qui offrent la possibilité d'intégrer la montée parasite de l'ADI en la dialectisant avec l'IPT. L'angoisse de l'artiste peut déboucher sur une nouvelle création, la distanciation amoureuse sur une passion renouvelée et plus forte, et la distanciation de l'humaine condition sur une vie plus intense, plus profonde, plus épicurienne (au sens philosophique).
L'intégration médiatique correspondrait alors à la " libération " au sens où l'entendait Herbert Marcuse en conclusion de Vers la libération :
" Que feraient les gens dans une société libre ? La réponse qui à mon sens, va au cur de la question, c'est une fillette noire qui l'a donnée : Pour la première fois de notre vie, nous serons libres de penser à ce que nous ferons. "
2. Les principales caractéristiques de la distanciation dialectique
La distanciation dialectique est un concept totalement multidimensionnel, et la tentative de la décrire en peu de mots est peut-être une gageure dangereuse. Cependant, un effort de formalisation, au demeurant limité, donne au moins l'avantage de pouvoir être plus exigeant encore dans l'appareil descriptif et offre en outre une sorte de miroir global et synthétique, distanciateur et partiellement autoréférent
1. Conscience des médiations et des médiatisations de toutes sortes subies par les messages.
2. Connaissance et pratique des théories de la communication interactive.
3. Connaissance des différentes sortes d'identifications, de projections et de transferts.
4. Pratique de l'auto-distanciation consciente et de la survision.
5. Relations entre la description ADI/IPT et les théories de la connaissance et de la communication.
6. Relations avec les autres descripteurs théoriques de la médiatisation : socialisation, appropriation/intégration, désaliénation, refus/soumission, etc.
7. Conséquences psychosociales diverses dans le champ médiatique avec au premier rang l'autonomie.
8. Conséquences politiques et psychosociales dans le champ des petits groupes d'individus volontaires.
En complément de cette première liste, on pourrait tenter d'illustrer par l'absurde " tout ce qui pourrait se passer si la distanciation dialectique n'existait pas ". Même si ce procédé caricature la réalité et présente des conséquences locales, sans enchaînement logique et chronologique, sans interactions réelles, il permet néanmoins de mieux entrevoir toute l'importance vitale du concept. L'absence d'un recours distanciateur mènerait tout droit à un modèle de société orwellienne, manifestation brutale d'un totalitarisme oppressif intégral tandis que le modèle huxleyen d'une société du totalitarisme " mou ", consensuel ou invisible constituerait le second terme de l'alternative antidistanciatrice, sûrement le plus vraisemblable. Dans les deux cas, on assisterait à une dissolution lente mais irréversible de la démocratie, d'où l'urgence de travailler à l'émergence de la théorie distanciatrice dans ses composantes scientifiques et sociales.
JLM, 1991
Voici mon avant dernier ouvrage, fruit d'une bonne dizaine d'années de direction de mémoires et de présidence de divers jurys (essentiellement en maîtrise ou en DESS ainsi qu'en thèse). En tout, près de 400 soutenances et 250 directions, accompagnement ou coaching d'étudiants ou de chercheurs.
J'ai découvert grâce à Vincent Lenhardt (Institut Transformance) que je pratiquais le coaching depuis longtemps.
En effet, "accompagner" un chercheur, ce n'est pas lui imposer SA méthode ou SES idées, mais l'aider à trouver ce qui le fera avancer, dans le strict respect de ce qu'il est. On ne modèle rien, on révèle un peu. Coacher la recherche développe le respect et l'humilité, mais en contrepartie, quel plaisir de participer à l'éclosion de l'intelligence et de la créativité.
La question de la problématique est si centrale, si importante pour les étudiants et il y a si peu de "méthodes" que j'ai tenté d'en proposer une, originale et pratique qui les rendent autonomes, d'où la concision de ce livre (93 pages).
Cet ouvrage semble avoir reçu un très bon accueil de quelques collègues et de nombreux étudiants. Il traite aussi de questions épistémologiques que les sciences humaines et sociales feraient bien de se poser.
Une "suite" est prévue pour 2002 avec la sortie d'un ouvrage sur le même thème consacré aux étudiant des grandes écoles de commerce.
Ce texte constitue le chapitre IV de l'ouvrage de Jean-Luc Michel sur : La Distanciation, Essai sur la société médiatique, L'Harmattan, 1991.
Sa lecture peut sembler aride, mais ainsi le lecteur aura accès à l'original à partir duquel l'ensemble de la théorie distanciatrice découle.
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