Les dévoiements de la pseudo-science :

une histoire de puces

 

Un chercheur choisit de travailler sur le comportement des puces. Il commence par explorer toute la littérature disponible sur le sujet et découvre qu’on les a peu étudiées sous l’angle comportemental. Après de longues réflexions, enrichies d’entretiens et de lectures diverses, il arrive à mettre au point une esquisse de sa problématique : les puces possèdent-elles des facultés de modifier leur comportement en fonction de modifications apportées à leur environnement ? Il se met en quête d’un directeur de recherche avec lequel il définit rapidement une série d’hypothèses complémentaires ainsi que sa méthodologie : dressage de familles de puces selon le schéma Stimulus/Réponse (S/R) et réactivation régulière du réflexe conditionnel, modifications graduelles de l’environnement, observation des résultats, induction et inférences de nouvelles hypothèses, nouveau cycle d’expérience et conclusions. Sa méthodologie validée par son directeur et assortie de divers conseils bibliographiques, il prépare ses corpus de puces et passe au conditionnement : un grand nombre de puces (plusieurs centaines) sont entraînées à réagir à un stimulus sonore : à chaque fois qu’elle entendent un son particulier (1000 Hertz à 75 dB pendant 0,5 seconde), elles sautent et reçoivent une récompense. Lorsque toutes ses puces sont dressées selon le schéma pavlovien classique, les expériences peuvent commencer. La première étape consiste à réaliser l’ablation d’une patte à une série de puces puis à envoyer le stimulus sonore tout en observant le résultat : les puces continuent de sauter comme si de rien n’était. Un peu inquiet, il rend compte à son directeur de recherche qui lui dit de continuer le protocole comme prévu (on ne change pas de méthode comme de chemise !) et de bien observer s’il n’y a pas des variations infimes des variables du saut qu’il conviendrait de quantifier plus précisément (longueur, hauteur, type de trajectoire, etc.). Les expériences reprennent, non sans avoir vérifié que les puces témoins ont elles aussi conservé le même réflexe conditionnel et qu’un phénomène parasite n’est pas venu perturber les travaux.

Ce n’est qu’avec l’ablation de la troisième patte qu’il se passe quelque chose : les puces sautent toujours, mais certaines semblent sauter moins loin. D’où une nouvelle hypothèse émergente : y aurait il un lien inversement proportionnel entre la distance de saut et le nombre de pattes supprimées ? À ce stade, son directeur le félicite et lui annonce qu’il va publier et signer un " paper " dans le bulletin interne du labo, et qu’en remerciement, il lui offrira une gentille dédicace… À la fois heureux et dubitatif, notre chercheur poursuit ses travaux. Ce n’est qu’assez longtemps après qu’il découvre son erreur : il n’y a pas de proportionnalité, mais des phénomènes de palier, puisqu’il faut retirer encore trois pattes pour que la distance de saut chute, cette fois très fortement. Un nouveau " paper " est publié. Enfin, au bout de plusieurs semaines de travail intense, il arrive au terme de sa recherche. Un lot résiduel de puces n’a plus qu’une patte (naturellement il a prudemment conservé des spécimens dans toutes les configurations antérieures au cas où il faudrait recommencer une des étapes). Avec une patte, les puces sautent encore en recevant le stimulus, mais la distance de saut est devenue très petite, de même que la trajectoire qui n’est plus une parabole mais peut-être un segment d’hyperbole ou de conique (ce point devra être éclairci sur les puces restantes…). Il ne lui reste plus que l’ultime étape, celle qui validera sa problématique : faire l’ablation de la dernière patte, ce qu’il opère avec une grande excitation, l’excitation des découvreurs d’horizons nouveaux, celle qu’ont du connaître avant lui Archimède, Newton, Maxwell, Einstein ou Plank. Lorsque les puces sans pattes reçoivent le stimulus, il ne se passe rien, rigoureusement rien : elles ne sautent plus.

Dans l’article que son directeur co-signe avec lui (quelle consécration !) dans une revue scientifique avec comité de lecture international (selon les procédures aujourd’hui en vigueur pour tenter de réduire le népotisme), ils déclarent en conclusion que non seulement leur problématique a été éclairante puisqu’elle a initié une méthodologie féconde mais qu’en plus elle s’est révélée opératoire puisque sans contestation possible, il ont pu induire que lorsque l’on coupe toutes les pattes d’une puce, celle ci devient sourde…

 

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Références théoriques

Chapitre "Références"

Commentaire

Voici mon avant dernier ouvrage, fruit d'une bonne dizaine d'années de direction de mémoires et de présidence de divers jurys (essentiellement en maîtrise ou en DESS ainsi qu'en thèse). En tout, près de 400 soutenances et 250 directions, accompagnement ou coaching d'étudiants ou de chercheurs.

J'ai découvert grâce à Vincent Lenhardt (Institut Transformance) que je pratiquais le coaching depuis longtemps.

En effet, "accompagner" un chercheur, ce n'est pas lui imposer SA méthode ou SES idées, mais l'aider à trouver ce qui le fera avancer, dans le strict respect de ce qu'il est. On ne modèle rien, on révèle un peu. Coacher la recherche développe le respect et l'humilité, mais en contrepartie, quel plaisir de participer à l'éclosion de l'intelligence et de la créativité.

La question de la problématique est si centrale, si importante pour les étudiants et il y a si peu de "méthodes" que j'ai tenté d'en proposer une, originale et pratique qui les rendent autonomes, d'où la concision de ce livre (93 pages).

Cet ouvrage semble avoir reçu un très bon accueil de quelques collègues et de nombreux étudiants. Il traite aussi de questions épistémologiques que les sciences humaines et sociales feraient bien de se poser.

Une "suite" est prévue pour 2002 avec la sortie d'un ouvrage sur le même thème consacré aux étudiant des grandes écoles de commerce.

Commentaire

 

Ce texte est issu de l'ouvrage "Le mémoire de recherche en information /communication", paru aux Editions Ellipses en 1999.

Il présente sous forme humoristique les dévoiements auxquels conduisent certaines pratiques pseudo-scientifiques.

Il s'attaque en particulier aux "accros" de la problématique qui ne jurent que par ce mot mais ne font rien pour le définir et le faire "fonctionner" efficacement.

Communiquance souhaite délivrer les victimes dela langue de bois, qu'elle soit managériale ou "scientifique".